C’est avec un peu d’appréhension que la colonne s’enfonça dans une forêt auréolée de pourpre. Les cavaliers se retournèrent en même temps,
jetant un bref regard derrière eux. Avec cette même lueur dans les yeux. Du regret et de l’inquiétude. Ils laissaient derrière eux une vaste étendue de montagnes qui se déroulaient à l’infini avec
des mouvements doux et rassurants, à perte de vue. Un horizon immense baigné de soleil, où le peu de végétations permettait de voir venir le danger, d’anticiper les risques. Ils abandonnaient les
montagnes dénudées pour se perdre dans une végétation épaisse.
Le contraste était saisissant.
La lumière et les ténèbres.
Mais ils n’avaient pas le choix. Le rideau de la forêt tomba sur eux, les enveloppant dans une pénombre de plus en plus dense. D’abord écarlate, rouge sang, comme
un lugubre présage. Le soleil, en traversant un peu la forêt d’érables que ce début d’automne baignait d’ocre, perçait le feuillage de quelques rayons vifs et apaisants. Mais plus ils
s’enfonçaient et plus la végétation devenait épaisse, se refermant sur eux comme un piège mortel. Même les chevaux se montrèrent nerveux, ralentissant l’allure, hésitant à aller plus loin,
au-delà d’une sourde menace. Ils semblaient pressentir le danger, non pas celui qui se voit, réel et concret, mais leur inquiétude venait de cette obscurité effrayante, avec ses jeux d’ombre et
de lumière qui filaient entre les arbres, ses petits bruits indistincts qui se tissaient autour d’eux. Autant de mouvement qui faisait apparaître des formes menaçantes, imprécises, des sortes de
visions plus ou moins cauchemardesques.
Les cavaliers, à contrecœur, encourageaient leur monture de coups d’éperons sur les flancs. Ils progressaient lentement, dans un cliquetis d’armes et un lourd
piétinement de sabots. Heureusement, assez vite, les feuilles mortes formaient déjà un épais tapis et étouffaient le bruit des sabots qui martelaient le sol. De temps en temps, l’ébrouement léger
et le hennissement de quelques chevaux venaient rompre le silence, se mêlant à la respiration sifflante de leurs cavaliers. Le jeune marquis Anthony de La Valliére entendait sa propre
respiration. Courte et oppressée. La sueur ruisselait de son cou et collait désagréablement ses habits de soie à la peau. C’était un jeune homme de seize ans, avec beaucoup de prestance, un
gentilhomme à collet et manchettes de dentelle, l’épée sur le côté et nouée par une écharpe noire, avec une fonte où étaient accrochés son mousquet et deux pistolets. Aucune perruque sur sa tête,
mais un chapeau élégamment porté, garni de galons et empanaché. Dessous, des cheveux soyeux aux boucles blondes tombaient jusqu’aux joues roses et glabres. Si son visage gardait la douceur de
l’enfance, ses yeux en souffraient dix de plus, plein d’horreur et de souffrance. L’innocence avait été perdue, brisée par des épreuves bien trop lourdes pour ses frêles épaules. En silence, il
supportait ce fardeau, cherchant à sauver les apparences. Il faisait attention à garder une posture droite et digne, comme pour souligner son rang, ne jamais se départir d’une certaine rigueur,
en toutes circonstances. Ce n’était pas là de la condescendance, aucun air hautain, mais plutôt de la discipline, le souci d’être irréprochable, de rester un exemple pour ses compagnons. Comme
eux, il avait peur mais il ne voulait pas le montrer. La peur était contagieuse. Insidieuse et perverse, elle vous rongeait de l’intérieur et finissait par vous rendre fou, vous acculant à des
gestes désespérés, vous précipitant vers une mort certaine. Dans ces moment terribles, c’était leur plus grande ennemie.
Ce que les autres semblaient ignorer. Ils ne faisaient aucun effort pour trahir leur angoisse. La peur suintait de leur peau comme la résine des pins. Collante,
forte et amère. Ils en étaient imprégnés de la tête aux pieds, transpirant à grosses gouttes, le visage creusé, livide, clignant des yeux pour chasser cette sueur qui ruisselait, piquait, et
brouillait la vue.
A la droite du jeune marquis, presque collé à sa monture, le prêtre Armand Baleix était raide et nerveux, tenant les rênes d’une main crispée, tandis que l’autre se
cramponnait à un chapelet. En robe noire, il se tenait en amazone, assez gauche, tressautant à chaque pas de son cheval. Il ne cessait de marmonner des prières incompréhensibles, claquant en même
temps des dents, jetant tout autour de lui des regards apeurés, et parlant plus fort à chaque fois qu’un bruit ou un danger semblait apparaître, comme si ses paroles pouvaient lui transmettre un
peu de courage, comme si sa foi en Dieu pouvait les sauver. Tout son corps était secoué de frissons, de la terreur pure, les muscles tendus à se rompre, comme s’il s’attendait à chaque seconde
qu’un gouffre s’ouvre devant lui et que le Diable en personne surgisse pour l’entraîner dans les entrailles de l’enfer. Sa peur faisait pitié à voir, dévoilant un personnage lâche et pathétique.
Son visage joufflu et rubicond, aux traits mous et veules, ne le rendait pas plus sympathique.
Juste devant lui, avachi sur son cheval, le lieutenant Samuel de Vassac semblait dormir debout. Son état pitoyable frappait au premier regard. Bien que tâchée et
couverte de poussière, il portait la redingote bleue des officiers du roi, sans aucune allure. La tenue réglementaire était apparemment son dernier souci. Il avait un chapeau sale et cabossé,
posé de travers sur sa tête. Sa cravate de dentelles était aussi froissée qu’un chiffon, à peine nouée, comme si le contact d’un tissu lui enserrant le cou était insupportable, lui rendant la
respiration plus difficile, l’oppressant davantage.
A un simple bruit, il sursauta brusquement, se redressant sur sa selle. Là, ce n’était qu’un écureuil roux qui sautait de branche en branche. Fausse alerte… Ses
épaules s’affaissèrent, la torpeur revenait. Il sentait sur sa nuque les regards plein de reproche que lui jetaient le marquis. Cela ne le préoccupait guère. A vrai dire, plus rien n’avait de
l’importance. Le point de rupture était largement dépassé, il subissait les événements. Comme anéanti et terrassé par tous les malheurs du monde, il était littéralement vidé de l’intérieur, sans
volonté. A cause des derniers événements que personne n’avait prévu, il devenait par obligation le chef de compagnie de ce contingent de cavaliers. Du moins ce qu’il en restait… Et, ce
commandement, il n’en voulait pas. C’était de toute façon une responsabilité vouée à l’échec, la mort assurée, aucun homme ne pouvait affronter cette horreur qui les pourchassait depuis quelques
jours. Il s’en remettait donc à la fatalité.
A ses côtés, le caporal Denis Lefebvre ne faisait aucun effort pour dissimuler la profonde lassitude qui le gagnait. Il n’avait pas signé pour lutter contre des
choses inhumaines qui ne pouvaient pas être tuées. Ce n’était pas cela la guerre. Et, de toute façon, il ne voulait faire aucune guerre. On l’avait dupé, enrôlé de force dans l’armée. Un foutu
régiment qui, après une campagne contre les espagnols, était venu prendre ses quartiers d’hiver dans les terres du marquis Frédéric de La Valliére. Alors qu’il cuvait son vin dans la taverne du
village, le capitaine de cette compagnie, accompagné d’un tambour, lui avait payé d’autres tournées d’une bonne et mousseuse bière du pays, le baratinant en même temps du prestige de l’armée,
l’importance de la solde, et d’autres mensonges dont il ne se rappelait même plus… Comme il ne se rappelait même pas avoir signé ! Mais, cette bêtise, il l’avait faîte, et voilà comment il avait
été recruté, et comment le simple tanneur qu’il avait été finit soldat de sa gracieuse majesté du roi ! Un roi qu’il ne connaissait même pas, se prélassant dans ses privilèges à l’autre bout de
la France, et dont il se moquait éperdument ! Heureusement, dans son malheur, Denis n’avait pas connu d’autres campagnes et d’autres excursions. Comme il était souvent de coutume en ces temps, le
marquis de la Valliére, pour des raisons de statut, avait les revenus nécessaires pour accroître sa puissance. C’est ainsi qu’il loua naturellement l’unité entière à son service, agrandissant sa
force militaire bien plus que de raison. Une force disproportionnée pour cette région reculée du sud de la France, mais Denis ne pouvait pas s’en plaindre car cela lui permit de ne pas bouger.
Et, jusqu’ici, il avait mené la belle vie, à boire, à dormir, à user et abuser des biens des habitants qui étaient obligés de lui offrir le gîte. Bref, cette vie de soldat ne lui avait pas déplue
jusqu’à cette foutue mission… Sa première et sa dernière, cela il en était certain. Et la mort le frapperait sans qu’il ne la voie venir. Il était trop épuisé pour riposter.
Il s’affaissa davantage sur son cheval. La fatigue était plus forte que la peur, comme salutaire. Un engourdissement que favorisait le pas lent et pesant des
chevaux. Un vrai soulagement. Ne plus penser, oublier les événements des jours précédents. Les souvenirs étaient affronter une réalité effroyable, se retrouver en état de choc et de stupeur. Une
prise de conscience insupportable. Oui, c’était cela, le caporal Lefebvre était presque heureux d’être éreinté, l’esprit vide. Il préférait la léthargie de la pensée à ce qu’ils avaient vécus et
à ce qui les attendait s’ils se laissaient rattraper par ces monstres.
Il s’endormit sur son cheval sans s’en rendre compte.
La peur et la fatigue étaient devenus leur monde. Des sentiments qui envahissent de façon flagrante les six autres soldats qui fermaient la colonne. Ils étaient
aussi désemparés et perdus. Ils se débattaient avec leur propre démon, en plein cauchemar, comme possédés, roulant des yeux effrayés tout autour d’eux, tressaillant à chaque bruit suspect. Pour
eux, l’attention demeurait nécessaire, primordiale. Une question de survie. Ils étaient chargés de protéger les occupants du chariot qui cahotait péniblement sur la piste forestière, mais on
sentait bien que c’était là le cadet de leurs soucis, que leur propre sécurité importait beaucoup plus que les femmes et les enfants qui, hagards ou en pleurs, se blottissaient les uns contre les
autres.
Conduisant le chariot, un homme de taille moyenne ne cessait de rester vigilant. Ses habits trahissaient un homme de petite bourgeoisie, avec une casaque sans
broderie et, par dessus, une longue cape. Son visage était également marqué par l’anxiété, des traits fins et séduisants qui accusaient sous quelques rides un homme d’une quarantaine d’année. Le
haut du crâne était dénudé par une calvitie naissante alors que, sur la nuque, il avait de longs cheveux noués en queue de cheval.
Mais ce qui étonnait le plus chez lui, c’était son regard vif et pénétrant, brillant de haine et de reproche lorsqu’il s’arrêtait sur le soldat le plus proche, le
seul à chevaucher sur le côté du chariot dés que la végétation le permettait. Une animosité farouche qui mettait le soldat mal à l’aise. Il finit par tourner la tête et affronter le regard
déstabilisant du conducteur du chariot, serrant les dents dans un murmure.
- Que me veux-tu ? Cesse de me fixer comme ça…
- Je te regarde ainsi pour que tu n’oublies pas ton devoir. Nous protéger coûte que coûte du danger. Et tu n’as pas intérêt à fuir à la moindre alerte.
- Je sais ce que j’ai à faire, ce n’est pas à toi de me le rappeler.
- Si, car tu es armé, et pas moi. Et c’est ma famille qui se trouve dans le chariot. Pas la tienne… Ne l’oublie jamais… Si tu montres la moindre faiblesse, si
tu tentes de nous abandonner, c’est moi qui te tuerai de mes propres mains, bien avant qu’un de ces monstres ne te mette en piéces. Dis-toi qu’il n’y a rien de plus
dangereux qu’un père de famille prêt à tout pour protéger sa famille.
- Chut, tais-toi donc ! Tu vas nous faire repérer…
Le soldat ne dit plus rien, comme si sa propre voix lui faisait peur,
capable de réveiller les démons de la forêt. A cette idée, il frissonna, serrant d’une main tremblante son mousquet qu’il pointait vers les ombres menaçantes.
Le conducteur du chariot, à contrecœur, se tût. Mais il ne lui laisserait aucun répit. Il connaissait trop bien ce genre de soldats, sans aucune vocation. Souvent,
l’armée n’attirait dans ses rangs que des pauvres ou des criminels, alléchés simplement par la maigre solde mais prêt à déserter au moindre danger. Rien à voir avec les officiers, volontaires et
issus de la noblesse. Un univers qu’il avait longuement côtoyé et qu’il exécrait à titre personnel.
Patrick s’agitait, cherchant du regard d’autres soldats. Il avait envie de parler. Pour faire comme si de rien n’était, comme si tout était normal. D’habitude, il
était actif, volubile et goguenard, riant de tout et de rien. Mais ce n’était pas qu’un beau parleur, loin de là. Il avait prouvé plus d’une fois que les actes comptaient aussi bien que les
paroles, prêt à en découdre à la moindre occasion.
L’inaction et le silence lui pesaient, cette attente était insupportable. Pour se donner un regain d’énergie, il tourna la tête et adressa un sourire qui se voulait
réconfortant à sa femme et à ses deux enfants. Florian, son fils aîné, y répondit avec toute la chaleur dont il était capable, alors qu’il était blanc comme la neige. Mais, devant son père, il
faisait le dur, le fier. Ce dernier crispa ses deux mains sur les rênes. Il détourna le regard, se concentrant de nouveau sur la route à suivre.
Il s’appelait Patrick Dassieu, originaire de Tarbes, ébéniste de talent qui, après sa maîtrise, se fît une clientèle aisée parmi la noblesse de sa ville natale. Par
son génie et sa créativité, il devint le maître incontesté de l’acajou, sa spécialité. Puis, las de la vie citadine, il réalisa son rêve, s’établir dans un village comme ouvrier libre avec sa
femme, Catherine, alors enceinte de leur premier enfant. Sa réputation le suivit, lui apportant de nombreuses commandes chez les nobles des villes voisines.
Il regrettait maintenant d’avoir quitté la ville pour se perdre dans un village reculé des Pyrénées. Tout ça pour retrouver une paix intérieure, fuir les démons du
passé. A Tarbes, rien de cela ne serait arrivé. Aucune force surnaturelle n’aurait réussi à assaillir et saccager une ville entière, décimant tout sur son passage. Or, de son village, il ne
restait rien. Lui, sa famille et ceux du chariot étaient les seuls survivants.
Discrètement, du revers de la manche, il essuya les larmes qui commençaient à perler sur ses joues. Il était mort d’inquiétude. Pas pour lui mais pour sa famille.
Il se devait de les protéger, même s’il devait se sacrifier pour cela. Ils étaient ce qu’il avait de plus précieux, sa raison d’être, et il n’hésiterait pas un seconde à se jeter au devant des
monstres pour se laisser dévorer vivant si cela pouvait les sauver. Mais, au fond de lui même, il savait très bien qu’aucun espoir n'était possible si ces monstres le décidaient autrement. Il savait ce dont ils étaient capables. Rien au monde ne pourrait arrêter leur envie de carnage et de désolation. Et leur faim de chair
humaine.